Et dire que j’anticipais déjà la déstabilisation de la Libye…

La CIA derrière les révolutions Tunisienne et égyptienne? Ou simplement des révolutions volées…

Par PATRICK MBEKO 

Depuis le début de tous ces bouleversements observés dans le monde arabe,  j’ai choisi de demeurer prudent et de ne pas crier à la victoire de sitôt. Cette conviction a été renforcée en analysant les différents reportages des médias occidentaux sur ces révolutions. Petit-à-petit, alors que nombre d’Africains criaient « victoire » après le départ de Moubarak et étaient convaincus que les évènements de la Tunisie et de l’Égypte allaient faire bouger les choses en Afrique sub-saharienne, infectée par la pauvreté, les dictatures et j’en passe, j’ai acquis l’intime conviction que quelque chose ne tournait pas rond dans tout ce brouhaha.

Dans mon premier papier sur l’Égypte (« Manifestations en Égypte : Une révolution en passe d’être volée? »), j’attirais l’attention sur une probable tentative de récupération de toutes ces révolutions par les Américains. Je me demandais aussi s’il ne s’agissait tout simplement  pas d’une opération savamment planifiée, même si écrivais-je que « la maison blanche a été surprise par la force et l’ampleur du soulèvement égyptien. » En fin de compte, dois-je l’avouer, la révolution a été volée. Attention compatriotes africains épris de liberté, qu’on ne vous vende pas du vent.

Le peuple tunisien fut le premier à enflammer la rue, avec des manifestations qui ont fini par avoir raison de la dictature du président Ben Ali qui s’est enfuie en Arabie Saoudite. Pis, c’est la contagion : Algérie, Yémen, Jordanie… et l’Égypte où la rue est à son tour entrée en ébullition jusqu’à précipiter le départ du président Moubarak. Cris de joie en Égypte et dans le monde arabe et beaucoup d’espoirs dans le reste de l’Afrique, surtout en Afrique sub-saharienne devenue l’exemple de la déchéance humaine à tous les égards.

Lorsqu’on examine des événements politiques, il importe d’appeler un chat par son nom, au risque que les déceptions ne succèdent aux illusions. Les grandes puissances n’aiment pas les bouleversements politiques qui leur échappent et contrecarrent leurs plans. Les événements qui ont fait vibrer la Tunisie et l’Égypte – pour ne citer que ceux-là –  depuis le mois de décembre 2010 n’échappent pas à cette règle, bien au contraire. Autant le dire sans complaisance, les révolutions dans ces deux pays ont accouché d’une souris. Elles ont été récupérées malignement par l’empire sans que les Africains ne s’en rendent compte, braqués qu’ils étaient sur les dirigeants éjectés que sur le système qu’ils incarnaient. Ce n’est pas une vraie révolution ça. Car une révolution a pour but de détruire les bases d’un système politique et social, dans bien des cas corrompu, pour le remplacer par un autre, habituellement très différent du précédent. Qu’en est-il dans ces deux pays devenus pour nombre d’Africains  l’exemple à suivre en termes de révolution? RIEN. On a retiré du panier l’orange qui semblait la plus pourrie laissant dans le même panier les autres apparemment moins pourries mais quand même pourries.

C’est en 1987 que le président Habib Bourguiba est déposé au profit de son ministre de l’Intérieur, Zine el-Abidine Ben Ali, un agent de la CIA formé à la Senior Intelligence School de Fort Holabird de Baltimore, Maryland aux  États-Unis. Tout au long de son mandat, Ben Ali a construit sa dictature avec l’appui de Washington, Tel-Aviv et Paris. C’est l’immolation le 17 janvier, d’un vendeur ambulant du nom de Mohamed Bouazzi – après que son panier et ses produits aient été saisis par la police – qui donna le signal des premières émeutes qui précipitèrent le régime Ali.

Oui, la rue tunisienne s’est exprimée mais n’empêche que dans les coulisses, Washington a vite pris le dessus sur elle. Ça se passe dans le secret ces choses-là. Alors que ça brassait en effet dans les rues de Tunis et que le président demandait à l’armée de réprimer le peuple, en coulisse Washington par l’intermédiaire de William Ward, commandant en chef de l’Africom (African command), demandait au général Rachid Ammar, chef d’État-major de l’armée de terre tunisienne, de prendre les devants des choses. Le général Ammar demanda au président de se barrer au moment où la France tentait désespérément de le sauver en dépêchant à ses côtés des conseillers en maintien de l’ordre et du matériel pour qu’il se maintienne au pouvoir par des procédés plus propres. « Les américains n’ont pas pris la peine de nous tenir au courant », se lamentaient les diplomates français (Le canard enchaîné, 20 janvier 2011).

Cette intervention américaine est contestée par ceux qui pensent que l’Empire n’a pas intérêt à renverser son propre pion. Pourtant, les marionnettes qui se croient indispensables et qui « sautent » brutalement sont nombreux (Saddam Hussein, Mobutu, Milosevic, Gbagbo, Ben Ali… le prochain ?).

Sur le terrain médiatique, les médias occidentaux, comme toujours au service de l’establishment, se déchaînèrent : Que diable est ce Ben Ali? Se multiplient tout d’un coup des reportages sur l’immense fortune des Ben Ali qu’ils ignoraient jusque-là malgré leur luxe tapageur.

La « révolte du Jasmin » est vantée voire exaltée par la presse occidentale. Quelle offensive médiatique? Les mêmes africains qui dénonçaient la propagande occidentale dans les évènements de Côte d’Ivoire ne se sont pas gênés d’embrasser la presse occidentale dans ses déchainements en Tunisie. « Ben » est un dictateur, voilà. Mais n’empêche qu’il est parti et le système est demeuré intact avec quelques « changements », histoire de faire bonne figure. Les caciques du parti de tonton Ben y sont toujours. Le «gouvernement d’union nationale» est encore à l’image de ce que veut Washington, en clair les intérêts occidentaux sont à l’aise. Un des cas patents : Thoufi Baccar, le gouverneur de la Banque centrale de Tunisie, a été remplacé par Mustapha Kamel Nabli, ancien économiste en chef du département Moyen-Orient de la Banque Mondiale (BM), a annoncé le gouvernement post-Ali, qui n’a pas fourni d’explication officielle à ce changement » (Le Figaro 17/01/2011). Il n’y a bien sûr pas d’explications à donner, les faits parlent d’eux-mêmes. 

Comme le souligne le journaliste français Thierry Meyssan, « contrairement à ce qui a été dit par la presse occidentale » sur la Tunisie, « l’insurrection n’est pas encore terminée et la Révolution n’a pas encore commencée. »

Et en Égypte? Oui. Moubarak est parti et puis quoi? Le système fonctionne encore au grand soulagement de Washington qui commençait à perdre la main mais qui s’est vite ressaisi en rattrapant la balle au bond. La révolution des jeunes égyptiens désœuvrés inspirés par les évènements de Tunis, et branchés sur internet (Facebook, Twitter, etc.) peut certes se vanter d’avoir fait trembler Washington mais pas d’avoir gagné la partie. Les technologies nouvelles offrent des moyens de communication mais elles ne fournissent pas, en kit, la conscience de classe, ni l’orientation politique, pas plus que l’expérience révolutionnaire. « Ces jeunes cyber-révoltés … ne connaissaient pas grand-chose à la politique et il fut très faciles de les duper pour les vieux roublards de l’opposition patentée » écrit le blogueur Robert Biveau. De la « révolution du Jasmin » en Tunisie, nous sommes passés à la « révolution du Nil » en Égypte. Comme c’est beau ces noms de révolution.

Et comme en Tunisie, l’offensive médiatique n’a pas manqué de soulever le caractère cruel de la dictature Moubarak, sa gigantesque fortune estimée à plus de 40 milliards de dollar US – qu’on ne verra peut-être jamais comme ce fut le cas avec les 40 milliards de Mobutu transformés à quelques 5 millions d’Euro ! –, sa gestion calamiteuse du pays, en tout cas tout pour nous convaincre qu’il devait partir. Dans tous ces reportages, rien sur les appuis dont bénéficièrent ces régimes de la part de l’Occident – les 2 milliards accordés annuellement par le pays de l’oncle Sam au régime Moubarak, etc. Ça arrive, on appelle ça « propagande ».

Depuis le départ du président Moubarak, le pays est géré par le Conseil suprême des forces armées avec à sa tête le maréchal Mohammed Hussein Tantaoui. Officier de l’armée de terre ayant participé aux conflits de 1956, 1967 et 1973, ministre de la Défense depuis 1991, Mohammed Tantaoui peut difficilement passer pour un homme neuf et un révolutionnaire. Plusieurs câbles diplomatiques américains, dévoilés par WikiLeaks, le décrivent, dès 2008, comme «charmant et courtois», mais aussi «âgé et résistant au changement». «Moubarak et lui se focalisent sur la stabilité du régime et le maintien du statu quo.» «Des officiers de rang intermédiaire, écrivent encore les diplomates américains, sont très critiques à l’égard d’un ministre de la Défense qu’ils estiment plus prompt à valoriser la loyauté que la compétence chez ses ­subordonnés.» Ces mêmes officiers surnommaient d’ailleurs leur chef le « caniche » de Moubarak. Voilà donc le changement pour lequel les Égyptiens ont manifesté pendant 19 jours. Quelle belle « révolution »?

Dans mon article sur l’Égypte (« Manifestations en Égypte : Une révolution en passe d’être volée? »), j’avais mis en évidence le rôle que certaines personnalités de l’armée auraient à jouer dans l’Égypte d’après Moubarak. J’écrivais : « Il semble à ce stade-ci que la maison blanche a été surprise par la force et l’ampleur du soulèvement égyptien. Voilà pourquoi le président Barack Obama  tenterait…d’imposer une  “transition” fondée sur une démission rapide de Moubarak, qui, en attendant des élections, serait remplacé par le vice-président, Omar Souleimane. L’armée intégrerait fortement l’exécutif transitoire avec deux de ses plus hauts gradés, le général Sami Enan et le maréchal Mohamed Tantoui. Dans un tel scenario, l’arrivée au Caire, en toute urgence dans la soirée du 31 janvier de Franck Winser Jr revêt tout son sens. » Et je concluais mon article en écrivant que «si le peuple égyptien n’y prend garde, à moins qu’il soit déjà trop tard, il aura manifesté pour rien car les mêmes metteurs en scène américains  dans un scenario non prévu dans le même film, auraient alors réussi  à déshabiller St Paul pour habiller St Pierre pour les seuls bonheurs des intérêts américains. »

Omar Souleimane et le maréchal Tantaoui sont aujourd’hui les deux hommes forts du pouvoir égyptien. Les faits parlent d’eux-mêmes.

Dès le début, il est vite apparu que quelque chose n’allait pas dans ces « révolutions » tant vantées par la presse occidentale et aveuglement embrassées par nombre d’Africains. En janvier déjà, le président Libyen Mouammar Kadhafi avait révélé que derrière les évènements tunisiens il y avait les États-Unis et d’autres gouvernements européens. Selon le journaliste américain, Webster Tarpley, les révoltes et protestations populaires qui se sont manifestées en Égypte, en Tunisie et au Yémen, ont une même raison : les nouvelles révolutions de couleur de la CIA qui « veut un tsunami de coups d’ Etats en Méditerranée ». Pour cela, la Tunisie aurait été choisie comme point de départ à l’expérience. Considérée comme un pays de moindre importance sur le plan stratégique, sans doute le « maillon faible » idéal pour tester la nouvelle génération de révolution colorée destinée à  faire tâche d’huile chez les voisins. Selon Tarpley, la « Révolution de Jasmin » avait comme but « d’installer au pouvoir des marionnettes plus agressives contre la Russie, la Chine et l’Iran (…). L’empire voudrait des gouvernements nouveaux, plus agressifs contre les pays cités, et plus favorables à ses intérêts. »

Plusieurs observateurs avertis s’accordent à dire que les protestations dans plusieurs pays arabes sont profondément manipulées par l’occident qui se sert de la colère et du mécontentement accumulés des populations pour avancer ses cartes dans la région. Combien de bouleversements sociaux dans le monde ont été manipulés par la CIA à travers ses officines  insoupçonnées disséminées à travers la planète? L’Amérique latine en sait quelque chose.

« Sans conscience et sans organisation révolutionnaire, voilà comment une “révolution” arabe se transforme en une “révolte” avortée » écrit Bideau.

Dans une Afrique, où la Chine progresse à vitesse grand V, la doctrine Obama tente de contenir l’influence chintoke par tous les moyens. Et cela passe sans doute par le limogeage de bons et loyaux pions au service de l’Empire, remerciés avec le cynisme habituel. Après l’approche « militaire » des néo-cons de l’ère Bush, l’heure est au soft power, aux psyops (Psychological operations) – technique utilisée par l’armée pour manipuler les masses) et autres techniques pour placer des supplétifs qui seront amenés à gérer les territoires « démocratisés » à la manière made in USA pour le triomphe des intérêts états-uniens.

« (…) il faut pouvoir déjouer, des complots planifiés depuis au moins une décennie, et sur lesquels d’éminents spécialistes se sont attelés » a écrit avec raison, mon ami Maurice Van Der Maelen. Faudra-t-il encore être alerte à chaque instant qu’on est en face d’évènements semblant trop beaux pour être vrais.

De ces révolutions spontanées,  mal organisées, bref « avortées », les populations d’Afrique subsaharienne qui veulent voir leurs pays drastiquement changés  –  pour le bon – doivent retenir une leçon : « La vraie révolution est toujours pensée, voulue et dirigée. Son but est de permettre l’avancement de la société » dixit mon aîné Litumba Na Lutete Alain, dans son commentaire à mon premier article sur la crise Égyptienne.

La Libye est bien partie pour être la prochaine cible. Eh! mon vieux Mouammar Kadhafi,je n’aime pas trop ton régime mais ouvre l’œil et pour le bon…

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Publié dans Afrique, Point de vue, Politique

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